L'effet Gourou de Dan Sperber

ben-white-197668-unsplash (1)-min.jpg


Quand quelqu’un nous parle, on aime bien que son discours soit clair.
Si une personne nous parle de manière confuse, c’est sûrement parce qu’elle ne doit pas bien comprendre ce qu’elle raconte… Et oui, selon Nicolas Boileau, “ce qui se conçoit bien s’énonce clairement” !
En revanche, si cette personne est une figure d’autorité reconnue, son explication compliquée est interprétée différemment : ce n’est pas un manque de compréhension, mais l’expression d’un sujet complexe et profond, qui ne peut pas s’expliquer plus simplement.
Mais que se passe-t-il quand ce type de personne nous explique quelque chose de tellement profond… qu’on ne le comprend plus ?

La réponse à cette question est donnée dans la publication “L’effet-gourou” du linguiste, scientifique cognitif et anthropologue Dan Sperber, dont cet article s’inspire. Le texte de Dan Sperber est traduit par Nicolas Pain.

la théorie de la pertinence

Les deux critères de la pertinence

Selon la théorie de la pertinence, nous nous attendons à ce que les gens avec qui nous communiquons adoptent un discours pertinent, et nous interprétons leurs propos en fonction de cela. Cette idée a été développée par Dan Sperber et Deirdre Wilson dans leur livre “La Pertinence”.

Selon Dan Sperber, la pertinence relève de deux critères :

1- La quantité d’information

“Plus la compréhension d’un énoncé entraîne d’effets cognitifs, plus cet énoncé est pertinent.”

C’est à dire que plus l’énoncé contient d’informations, plus il est pertinent. Pour reprendre l’exemple cité par Dan Sperber dans son texte, quand on répond à la question “à quelle heure part le train ?”, il vaut mieux dire “le train part à 17h16” que “le train part après 17h”. La première réponse propose l’information supplémentaire de la minute : elle est donc plus pertinente. Selon la théorie étudiée ici, si la personne ne précise pas la minute exacte, nous pouvons considérer qu’elle l’ignore.

2- La difficulté de compréhension

“Plus est grand l’effort pour traiter un énoncé, moins est grande sa pertinence.”

C’est à dire qu’à niveau égal d’informations transmises, l’énoncé qui est le plus compliqué à comprendre est le moins pertinent.

“Il vaut mieux dire : «Il partira à 17h16», que : «Il partira 22 minutes après 16h54». Le second énoncé, plus compliqué, réclame un plus grand effort de traitement : plus d’efforts, moins de pertinence.”

Différentes attentes de pertinence

Quand un enfant vous parle, vous allez naturellement abaisser vos critères de pertinence : vous savez qu’il peut avoir du mal à exprimer ses idées et qu’il ne maîtrise pas tous les codes implicites de la communication ; vous n’attendez pas une grande pertinence de sa part, vous lui pardonnez ses longues explications et vous ne cherchez pas un sens caché derrière son étrange syntaxe.

En revanche quand une figure d’autorité vous parle, vous vous attendez à ce que ses propos soient très pertinents. Si c’est compliqué, c’est parce qu’il n’y a pas de manière plus simple d’exprimer la profondeur de sa pensée.

Et si c’est plus compliqué que nécessaire, c’est qu’il y a un sens caché.

“Ne pas s’exprimer avec clarté et simplicité est souvent une manière de signaler que le sens voulu n’est lui-même pas si simple.
Comparez les remarques :
(a) Melle X chanta « Home Sweet Home ».
(b) Melle X produisit une série de sons qui correspondait étroitement à la partition de « Home Sweet Home ».
Supposons qu’un critique ait choisi d’écrire (b) plutôt que (a). Pourquoi a-t-il préféré l’expression fantaisiste au concis et quasi synonymique « chanta » ? Certainement pour indiquer une différence notable entre la performance de Melle X et celles qu’on désigne habituellement du mot « chant ». L’hypothèse la plus évidente est la suivante : la performance de Melle X souffrait de quelques hideux défauts. Le critique sait que cette hypothèse sera probablement celle qui germera dans l’esprit des lecteurs, donc c’est bien cela qu’il veut implicitement communiquer.
Cet exemple illustre la façon dont une formulation délibérément opaque peut conduire à une interprétation plus riche.”

Beaucoup de philosophes occidentaux ont eu des écrits difficiles et cela était interprété comme la marque d’un esprit supérieur.
Quelques exemples d’écrits complexes de philosophes très sérieux (bon courage) :

  • «La beauté est un destin de l’être de la vérité, où vérité signifie le dévoilement de ce qui se voile.» (Heidegger, “Qu’appelle-t-on penser ?”)

  • «La conscience est un être pour lequel il est dans son être conscience du néant de son être.» (Sartre, “L’Etre et le néant”)

  • «Or si la différance [oui, avec un “a”, c’est un néologisme créé par l’auteur] est ce qui rend possible la présentation de l’étant-présent, elle ne se présente jamais comme telle. Elle ne se donne jamais au présent. A personne. Se réservant et ne s’exposant pas, elle excède en ce point précis et de manière réglée l’ordre de la vérité, sans pour autant se dissimuler comme quelque chose, comme un étant mystérieux dans l’occulte d’un non-savoir ou dans un trou dont les bordures seraient déterminables (par exemple en une topologie de la castration).» (Derrida, “Marges de la philosophie”)

Attention, je ne dis pas que ces énoncés sont fumeux et que leurs auteurs devaient dire n’importe quoi, et ce n’est pas non plus ce que dit Dan Sperber - non, peut être n’y avait-il pas de manière plus simple de dire ce qu’ils souhaitaient. Ces textes illustrent seulement le fait que certains grands penseurs ont des discours complexes, qui laissent alors le champ libre à l’interprétation du lecteur. Devant l’autorité accordée aux auteurs, le lecteur considèrera naturellement que ceux-ci ont un discours pertinent, et que le sens de ces textes doit donc être très profond. Étrangement, leur opacité devient la preuve même de leur profondeur.

interprétations collectives et effet gourou

Les difficultés d’interprétation d’un discours

Qu’on lise les philosophes ci-dessus ou qu’on discute avec un ami, il est généralement difficile d’appréhender le sens exact d’une phrase : l’auteur de celle-ci peut utiliser des expressions littéralement ou figurativement, utiliser du premier ou du second degré, considérer implicitement un contexte plutôt qu’un autre. Le langage n’est jamais qu’une reconstitution approximative de la pensée de son auteur. Cette dernière est toujours plus riche que les mots qui l’expriment. Si les photos permettent de partager des souvenirs, elles sont toujours plus évoquatrices aux yeux de celui que les a prises qu’aux yeux de ceux que les découvrent.

Finalement c’est Bernard Werber qui exprime le mieux la difficulté de bien communiquer :

“Entre
ce que je pense,
Ce que je veux dire,
Ce que je crois dire,
Ce que je dis,
Ce que vous avez envie d'entendre,
Ce que vous croyez entendre,
Ce que vous entendez,
Ce que vous avez envie de comprendre,
Ce que vous croyez comprendre
Ce que vous comprenez,
Il y a dix possibilités qu'on ait des difficultés à communiquer.
Mais essayons quand même…”

Toute communication est donc jeu d’interprétation. Et il est tout à fait normal d’interpréter le langage de celui qu’on lit ou écoute : la plupart du temps, notre interprétation est correcte (et on ne peut de toute façon pas passer son temps à clarifier les propos des gens). Par exemple :

“Si […] John arrive en retard et me dit : « J’ai raté mon bus », je comprends que John fait référence au bus qui aurait dû l’amener à l’heure et que s’il l’a « raté », c’est au sens où il est arrivé trop tard pour prendre le bus, et non pas au sens, par exemple, où il l’aurait mal dessiné ou encore mal visé avec une arme à feu. En fait, typiquement, je parviens à l’interprétation contextuellement pertinente, sans être conscient des autres possibilités.”

Les interprétations collectives, une affaire de réputation

Pour attester de la pertinence des propos d’une personne, on se fie à l’opinion des autres : plus une personne est reconnue par ses pairs, plus elle a d’autorité, et plus elle a d’autorité, plus on considère ses propos comme pertinents. En effet, l’autorité est fonction de la réputation.

Le problème est que plus les discours sont obscurs, moins le sens est évident et plus il y a de manières de les interpréter ; et à force de chercher un sens que l’on ne comprend pas, on fini par le créer. Ainsi, si l’on accorde un minimum de confiance à une figure d’autorité qui a une bonne réputation, on va chercher de bonne foi des interprétations à ses textes. Après tout, si autant de gens la trouvent génial, c’est qu’elle ne doit pas dire n’importe quoi ! Souvenez-vous, selon la théorie de la pertinence, plus l’effort de compréhension est grand, plus le sujet doit être intéressant. Etant donné qu’on attend une très grande pertinence d’une figure d’autorité, on va se dire que plus ce qu’elle raconte est compliqué, plus cela doit être intéressant !

Devant un texte obscur, les lecteurs curieux trouveront tous une interprétation possible. En la partageant avec les autres, ils renforçeront collectivement leur admiration pour le maître, qui avait décidemment un esprit très éclairé pour qu’on y trouve autant de significations… Cela peut mener à une compétition pour déterminer qui trouvera la meilleure explication du texte, qui aura le mieux compris le maître, qui sera le plus proche de sa pensée… “Ainsi un penseur est-il transformé en gourou et ses meilleurs disciples en apprentis gourous.’’ C’est le problème de l’interprétation collective.

L’exemple du “Carré blanc sur fond blanc”, de Kasimir Malevitch (1918) :

480px-White_on_White_(Malevich,_1918).png

Je vous laisse interpréter…

“La participation à un tel procès collectif d’interprétation implique non seulement un bénéfice intellectuel, mais aussi - et plus certainement encore - un bénéfice social, celui d’appartenir, celui d’être reconnu comme une personne avertie, capable d’apprécier l’importance d’un grand penseur difficile d’accès. Ne pas y participer, d’autre part, c’est risquer d’être marginalisé et de paraître intellectuellement plat et ringard. “

Le cercle vicieux de la “gourouification”

Dans le cadre d’une interprétation collective d’une oeuvre obscure, l’autorité de l’auteur attire de nombreux participants, ce qui démultiplie le nombre d’interprétations trouvées (c’est le principe d’une oeuvre obscure, chacun y va de son avis), ce qui renforce l’admiration et l’intérêt qu’on porte à l’auteur, ce qui développe son autorité, qui à son tour attire l’attention de nouveaux participants etc…

Au final, la crédibilité qu’on accorde à une personne est renforcée non pas parce qu’on comprend ce qu’elle dit, mais justement parce qu’on ne la comprend pas. C’est l’effet gourou.

De nombreux textes obscurs et leurs auteurs en viennent
à être surestimés, souvent de manière ridicule, non pas
en dépit de leur obscurité, mais au contraire, grâce à elle.
— Dan Sperber
Alexandre BonfilsCommentaire