Le premier savoir

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Un maître zen japonais du nom de Nan’in donna une audience à un professeur de philosophie venu d’occident. Au moment de servir le thé, le professeur déblatérait ses vues sur la philosophie et le zen. Nan’in se mis à remplir la coupe de son invité, silencieux.

Le professeur continua d’exposer ses idées, et Nan’in continua de verser le thé tant que son interlocuteur parlait.

Le professeur, voyant que le thé débordait de sa tasse et se répandait sur la table, s’écria “Stop ! La coupe est pleine, elle ne peut contenir plus de thé !”

Nan’in lui dit alors : “Comme cette coupe, ton esprit est plein d’opinions et d’idée préconçues. Comment-puis je t’apprendre quelque chose de nouveau à moins que tu ne vide d’abord ta coupe ?”


Chaque opinion que nous avons est semblable à une coupe de thé, plus ou moins remplie. Trop souvent, nos coupes sont pleines : nos opinions se sont figées, et nous ne sommes plus disposés à considérer des avis extérieurs. Nous estimons avoir compris tout ce qu’il y avait à comprendre, nous pensons tout savoir.

Il est difficile d’accepter que nous avons tort et que l’on ignore certaines choses. Cela rentre en conflit avec notre égo : réaliser notre ignorance nous rappelle notre imperfection, or nous aimerions tout savoir et avoir toujours raison. Je me souviens à ce propos d'une histoire que j’avais lu : un père PDG d’une grande société explique à son fils que l’important pour être au pouvoir n’est pas de toujours savoir ce qu’il faut faire, mais de donner l’impression de savoir.

L’ignorance est - à juste titre - mal vue, et nous faisons tout pour passer pour des “savants” - ceux qui savent. Reconnaître son ignorance, reconnaître ne pas savoir, nécessite objectivité, humilité et courage.

Qui plus est, nous ignorons ce que nous ignorons : si je ne sais pas qu’en fait il y a des extraterrestres sur Mars, je ne peux pas me rendre compte de cette ignorance, car cela suppose de savoir... qu’il y a des extraterrestres sur Mars.

En fait, la seule chose dont je peux me rendre compte, c’est de mon incapacité à répondre à une question.

- Y a t’il de la vie ailleurs dans l’univers ?
- Heuuu…

- Comment ça marche un sous-marin ?
- Hmmm…

- C’est quoi le “beau” ?
- Arf…

- La valeur de Pi ?
- Ah je sais ! 3,14 ! Ahah !

- Pourquoi ?
- ... Tu sais que t'es pénible ?

Plus nous nous posons de questions, plus nous nous rendons compte de notre ignorance.

C’est lorsque nous arrêtons de nous poser des questions que l’on se risque finalement à ne pas savoir : nous nous contentons d’un avis, d’une opinion ou d’un dogme, nous arrêtons notre réflexion et il n’est plus possible d’ajouter de nouvelles idées : la coupe est pleine.

Pour approcher de la vérité et augmenter notre savoir, il faut donc - un peu paradoxalement - reconnaître notre ignorance, et continuer de poser des questions.

Au delà d’un simple aveu d’humilité et d’honnêteté, reconnaître son ignorance est le fondement de ce qui permet le développement de chacun, ainsi que de la société.

En voici quelques exemples.

 

L'exemple de Socrate

Dans l’Apologie de Socrate, Platon rapporte cette histoire :

Socrate, après avoir rendu visite à l’oracle de Delphe, se vit annoncé qu’il était l’homme le plus sage du monde. L’oracle parlait pour les Dieux, et les dieux ne peuvent mentir, c’est pourquoi Socrate était très surpris car il pensait ne détenir aucune sagesse, petite ni grande.

Il alla donc rencontrer des hommes puissants d’Athènes qui étaient considérés comme “sages” afin de prouver qu’il était bien moins sage qu’eux. Cependant, après avoir longtemps questionné ces grands hommes, il se rendit finalement compte que ceux-ci croyaient savoir, mais ne savaient en réalité rien.

  • Il interrogea par exemple un général de l’armée sur ce qu’est le courage, mais il ne sut y répondre ;

  • Il interrogea un poète sur ce qu’est la beauté, mais il ne put en donner de définition ;

  • Il interrogea un politicien sur les compétences du politicien, pour s’apercevoir qu’il n’en savait rien.

La différence entre les prétendus “sages” et Socrate est que les premiers croient savoir mais ne savent rien, alors que Socrate “sait qu’il ne sait rien”. Cette reconnaissance de sa propre ignorance est ce qui fit de Socrate l’homme le plus sage de son époque, et celui que l’on considère aujourd’hui comme le père de la philosophie. 

"La vraie sagesse vient à chacun de nous quand nous nous rendons compte combien peu nous comprenons la vie, nous-mêmes, et le reste du monde qui nous entoure." - Socrate

Le premier savoir est le savoir de mon ignorance : 
c’est le début de l’intelligence.
— Socrate

L'exemple de la révolution scientifique

Dans son livre “Sapiens” Yuval Noah Harari nous explique ce qui a déclenché la révolution scientifique : la réalisation que nous ne savons pas, “ignoramus” en latin.

En effet, après des siècles de dogmes religieux, les scientifiques de l’époque se sont aperçu que leurs connaissances étaient erronées et stériles. Avant 1500, les principales religions affirmaient que l’on savait déjà tout ce qu’il était important de savoir du monde. Tout cela était consigné dans les écritures saintes, et il était inconcevable que ces écritures soient incomplètes : rien n’était ignoré de(s) Dieu(x). Si ce n’était pas mentionné dans les livres saints, c’est simplement que ce n’était pas important.

Pourtant, la curiosité et la détermination des scientifiques finirent par l'emporter. Les hommes reconnurent que les textes sacrés ne décrivaient pas précisément la nature, et il fallait se rendre à l'évidence : le monde fourmillait de mystères, et nous ne savions rien.

La science moderne a reconnue notre ignorance collective, et c’est de cette ignorance qu’elle a tiré sa force.

Comme le souligne Harari : 

“L’empressement à avouer son ignorance a rendu la science moderne plus dynamique, souple et curieuse que toute tradition antérieure en matière de savoir. Cette disposition a considérablement élargi notre capacité à comprendre comment marche le monde et à inventer de nouvelles technologies”.

En effet, la reconnaissance de l’ignorance nous a permis de faire des progrès technologiques sans précédent. Nous avons considérablement augmenté notre capacité à nous nourrir, à construire, à voyager, à communiquer… Et ces progrès techniques nous ont permis de vivre mieux :

Steven Pinker, dans son livre “La Part d’ange en nous - Histoire de la violence et de son déclin”, développe la thèse suivante : les progrès de nos sociétés sont tels qu’il vaut mieux vivre aujourd’hui qu’à n’importe quelle autre époque. La marche de l’histoire nous le prouve : de manière générale, nous vivons de mieux en mieux, et de plus en plus longtemps. Il y a de moins en moins de violence, que ce soit au niveau des guerres, des meurtres, des viols, de la torture et même de la maltraitance des animaux.

Encourageant, n’est ce pas ? Le progrès existe, et il est en partie dû à un aveu d’humilité.

La Révolution scientifique a été non pas
une révolution du savoir, mais avant tout
une révolution de l’ignorance
— Yuval Noah Harari

La science d’aujourd’hui continue de considérer qu’elle ne sait pas tout, et même que toutes les théories actuelles sont amenées à être dépassées. Comme le dit Max Weber : “Être dépassé d’un point de vue scientifique n’est pas seulement notre destin à tous, c’est notre but à tous”.

La science sait que la coupe qu’elle essaye de remplir est sans fond. Elle est consciente qu’elle ignore une infinité de choses, et embrasse cette ignorance pour avancer.

La vraie science est une ignorance qui se sait.
— Montaigne

L'exemple des cartes vides

L’exemple le plus frappant de ce changement de mentalité entre “nous croyons tout savoir” et “nous réalisons que nous ne savons pas” est celui des cartes vides, également exposé dans Sapiens :

Beaucoup de culture dessinèrent des cartes avant les temps modernes, c’est à dire avant qu’une civilisation ait pu explorer le monde entier. Étonnamment, les zones inconnues ou inexplorées n’apparaissaient pas sur les cartes, elles donnaient alors l’illusion d’un monde totalement connu : elles ignoraient tout simplement leur ignorance.

 

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La carte du monde ci-contre est bien remplie, il n’y a aucune zone vide; pourtant, elle ne représente que l’Asie, l’Afrique et l’Europe (il faut mettre la tête à l'envers pour y reconnaître quelque chose).

Planisphère de Fra Mauro, une des cartes les plus détaillée de l'époque (1459). Crédits : Wikipédia

C’est vers 1500 et suite à la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb que l'on a pris conscience qu'on ignorait une grande partie du monde. Christophe Colomb faisait confiance aux cartes de l’époque et au fait qu’il puisse rejoindre l’Asie depuis l’Europe en passant par l’ouest. Comme tout le monde, il ignorait que deux continents le séparaient de sa destination.

Devant cette prise de conscience, on se mit alors à réaliser des cartes incomplètes, représentant plus justement l’état de la connaissance (et de l’ignorance) de l’époque :

Le planisphère de Salviati est une carte du monde réalisée vers 1525 par Nuno Garcia de Toreno. Crédits : wikipédia

Le planisphère de Salviati est une carte du monde réalisée vers 1525 par Nuno Garcia de Toreno. Crédits : wikipédia

On vida la coupe pleine (l’idée d’un monde totalement connu), pour la remplacer par une coupe vide, prête à accueillir un meilleur savoir.

Et franchement, cette carte donne envie d’aller explorer ce qu’il y a à l’ouest pas vrai ?

Elle motiva en tout cas de nombreux explorateurs, et de nombreuses expéditions s’ensuivirent au 15e et 16e siècles, contribuant à la connaissance du monde et à l’unification de celui-ci par de grands réseaux commerciaux (bon au passage les colons ont quand même éradiqué les Incas, Aztèques, Maya... Ils ont dû oublier de vider leurs coupes de préjugés...).

 

De l'ignorance À la connaissance

Le vrai pouvoir de l’ignorance qui se sait, cette ignorance lucide, tient dans sa capacité à stimuler la curiosité.

Tout comme la carte à moitié remplie a stimulé les expéditions, réaliser notre ignorance stimule notre envie de savoir.

Si la somme de nos connaissances est représentée par un disque , alors notre zone d’ignorance lucide est représentée par le périmètre de ce disque, qui est à la jonction de nos connaissances et de l’inconnu. 

Plus on apprend, plus le disque de nos connaissances grandit, et plus le périmètre de notre ignorance lucide augmente. C'est pourquoi Lao She écrivait : “c'est en apprenant que l'on mesure son ignorance”.

On se retrouve alors face à un merveilleux cercle vertueux : plus on apprend, plus on se rend compte qu’on ne sait rien, plus on se pose de questions, et plus on a envie d’apprendre.

Etre conscient de son ignorance,
c’est tendre vers la connaissance.
— Benjamin Disraeli

Cultivons cette ignorance lucide, cette humilité vis à vis de nos connaissances.

Si comme Socrate, nous nous rappelons que "nous savons que nous savons rien", alors nos coupes ne seront jamais pleines et nous pourrons rester ouvert au monde et à ses mystères, sans jamais gaspiller une seule goutte du thé précieux de la connaissance.