“L'art d'avoir toujours raison” de Schopenhauer

L'art d'avoir toujours raison Schopenhauer

Vous est-il déjà arrivé, après un débat avec quelqu’un, de vous refaire le film de celui-ci et de vous dire “ah j’aurais dû lui dire ça !”, ou bien “hé mais ça tient pas son argument là…”, ou encore, après avoir vérifié les faits, de vous dire “mais… c’est moi qui avait raison en fait !”.
J’imagine que vous vous êtes alors senti frustré de ne pas avoir pu démontrer vos arguments comme vous le vouliez, ou que vous avez eu l’impression de vous être fait manipuler par votre adversaire alors que vous aviez peut être raison. Quoi qu’il en soit, l’issue du débat vous aura laissé un goût amer dans la bouche.

C’est normal.

Le fait est qu’un débat est rarement l’occasion d’une recherche de la vérité, mais plutôt l’occasion d’imposer notre point de vue. L’objectif n’est pas de savoir quelle idée est la bonne, mais de gagner. Et pour cela, tous les stratagèmes sont bons.

Schopenhauer nous explique dans L’art d’avoir toujours raison que :

“Il arrive en effet qu’on ait objectivement raison, tout en ayant tort aux yeux de son auditoire, parfois même à ses propres yeux. […] La vérité objective d’une thèse et sa validité aux yeux des disputants et de l’auditoire sont deux choses bien distinctes”.

C’est sur cette dernière, la validité, que porte la dialectique, l’art du débat, dont traite l’ouvrage de Schopenhauer.

Pour le philosophe allemand, la nécéssité d’un livre de ce genre est dûe à la nature mauvaise du genre humain : notre mauvaise foi dans les débats vient de notre vanité.

“Si nous étions fondamentalement honnêtes, alors tout débat partirait simplement du principe qu’il faut rechercher la vérité, sans se préoccuper de savoir si elle se conforme à l’opinion que nous avions initialement formulée, ou à celle de l’autre”.

[Mais]

“Notre vanité innée, particulièrement susceptible en matière de facultés intellectuelles, n’accepte pas que notre raisonnement se révèle faux, et celui de l’adversaire recevable. Pour ce faire, chacun devrait tâcher de ne rien émettre que des jugements justes, et donc de réfléchir avant de parler. Mais chez la plupart des hommes, la vanité va de pair avec un goût pour la palabre et une mauvaise foi tout aussi innée : ils parlent sans avoir eu le temps de réfléchir, et même s’ils constatent par la suite que ce qu’ils affirment est faux et qu’ils ont tort, ils s’efforcent de laisser paraître le contraire.
Leur intérêt pour la vérité, qui la plupart du temps constitue pourtant l’unique motif qui les pousse à défendre la thèse qu’ils pensent vraie, s’efface alors complètement devant les intérêts de leur vanité : le vrai doit paraître faux, et le faux vrai.

Pour éviter de perdre un débat alors que nous avions raison, Schopenhauer a donc écrit ce livre dans lequel il expose 38 stratagèmes permettant de prendre l’ascendant sur son adversaire et d’imposer son point de vue. Surtout, la connaissance de ces stratagèmes permet de se défendre correctement.

La science de la dialectique […] a pour principale mission d’établir la liste des stratagèmes de la mauvaise foi et de les analyser, afin qu’en situation réelle de débat, on puisse les identifier instantanément et les déjouer.

En effet :

“Même quand on a raison, on a besoin de la dialectique pour défendre sa position; et il est nécessaire d’avoir connaissance des coups bas avant de pouvoir les parer”.

Ce que je vais vous exposer ici est une synthèse en 10 points des stratagèmes les plus utiles qui vous permettront de déjouer les attaques malhonnêtes de votre adversaire.
J’espère que vous utiliserez cette connaissance pour vous défendre plutôt que pour attaquer ; pour mettre en lumière la vérité plutôt que pour dissimuler un mensonge.

Les cinq attaques à parer lors d’un débat

1) La mauvaise interprétation du sens de vos propos

Si votre proposition est vraie et difficilement attaquable, l’adversaire peut choisir de déformer vos propos en choisissant une autre interprétation, pour mieux l’attaquer.

Par exemple :

  • L’extension : il s’agit d'interpréter le sens de ce qui est dit de la manière la plus large, la plus générale possible. Exemple pris par Schopenhauer : “Je dis : “dans le domaine dramatique, les Anglais se classent au premier rang des nations.” L’adversaire tente un contre-exemple : “Il est de notoriété publique qu’ils ne valent pas grand chose en musique, et donc en opéra.” Je coupe court, rappelant que “le terme dramatique ne recouvre pas le champ musical, mais uniquement la tragédie et la comédie”.

  • Jouer sur les différentes significations d’un terme, c’est à dire sur les différentes interprétations possibles. Par exemple, le mot “grave” a une signification différente selon qu’il est rapporté à la voix ou à un accident. Shopenhauer illustre ce stratagème par la phrase : “Toute lumière peut être éteinte; l’intelligence est une lumière; donc l’intelligence peut être éteinte”. Ici, on joue tour à tour sur l’interprétation au sens propre et au sens figuré des noms communs.

  • Généralisation : si vous avez une thèse particulière très solide, votre adversaire pourra la généraliser pour l’attaquer plus facilement. Imaginons que vous souteniez la solidité de la théorie de l’évolution : votre adversaire pourra généraliser en précisant que l’entendement humain est limité, qu’aucune thèse ne peut être sûre à 100% et que nous ne pouvons donc pas être sûr de la théorie de l’évolution non plus. En changeant le contexte, l’adversaire peut donner une autre signification à vos propos et les attaquer de la manière qui lui convient.

De manière générale, on appelle aujourd’hui “argument de l’homme de paille” un argument qui consiste à déformer les propos de l’adversaire pour mieux les attaquer. Par exemple : “Tu ne veux pas venir faire du shopping avec moi ? Je ne comprends pas pourquoi tu ne veux pas me faire plaisir…”

Pour se protéger de ces attaques, il faut rappeler le cadre de nos propos et démontrer qu’il n’y a pas de lien avec la critique de l’adversaire.

2) L’attaque ad hominem

L’attaque ad hominem est une stratégie que l’on retrouve malheureusement bien trop souvent dans les débats : elle consiste à critiquer l’incohérence entre les propos et les actions d’une personne. Ici on n’attaque plus l’idée elle même pour savoir si elle est vraie ou fausse, mais les actions de la personne qui la défend. Par exemple si quelqu’un défend le droit au suicide on lui lancera aussitôt : "Pourquoi ne vas-tu pas te pendre alors ?". Si une personne annonce que faire du sport est important pour la santé, on pourra relever son manque d’exercice physique. Pourtant, les actions d’une personne n’ont rien à voir avec la pertinence ou la véracité de ses propos. La proposition “2+2 = 4” est toujours vraie, qu’elle soit présentée par un prix Nobel ou par un criminel.

3) La pétition de principe

La pétition de principe est une proposition qui a l’air d’être une démonstration logique valide sans l’être réellement. Elle consiste à inclure dans les prémisses de sa démonstration la conclusion que l’on cherche à démontrer.
Par exemple :
Prémisse 1 : une chose qui existe est plus parfaite qu’une chose qui n’existe pas ;
Prémisse 2 : or Dieu est parfait ;
Conclusion : donc Dieu existe.
Ici la conclusion est déjà comprise dans la prémisse n°2, l’argument ne prouve donc rien.

4) L’argument d’autorité

Il consiste à faire appel à des autorités reconnues plutôt qu’à la raison. En citant les dires d’une figure d’autorité, de préférence respectée par l’adversaire, on s’assure d’appuyer son argument sans le démontrer. L’argument d’autorité revient à dire “c’est vrai parce que Monsieur X dit que c’est vrai”.

L’argument d’autorité peut aussi reposer sur des préjugés universels plutôt que sur une figure reconnue. Cela revient à dire “c’est vrai parce que tout le monde dit que c’est vrai”. Schopenhauer nous dit à ce propos que “la plupart des gens pensent […] que ce qui paraît juste à beaucoup est forcément vrai”.

L’argument d’autorité ne constitue jamais une preuve, méfions-nous en.

Chacun préfère croire plutôt que juger
— Sénèque

5) L’effet gourou

Comme nous l’avons vu dans l’article sur l’effet gourou du scientifique français Dan Sperber, les propos obscurs et vides de sens peuvent passer pour des propos très intelligents et pertinents. Schopenhauer nous mettait déjà en garde à ce sujet à son époque, expliquant que si l’adversaire…

…“est habitué à entendre des choses qu’il ne comprend pas, et à faire comme s’il les comprenait, alors on pourra faire son petit effet en proférant d’un air pénétré des inepties érudites ou profondes à l’oreille, tournant la chose comme une preuve indubitable de la véracité de sa thèse : il perdra peu à peu toute faculté de voir, d’entendre et de penser.”

Les cinq stratégies à adopter lors d’un débat

1) Cacher son jeu

Schopenhauer recommande de ne pas immédiatement présenter sa conclusion, car un adversaire malhonnête s’efforcera de la réfuter sans écouter vos arguments. Il vaut mieux faire admettre à notre adversaire les prémisses de notre démonstration, une par une. Une fois que l’adversaire aura accepté nos prémisses, il devra nécessairement accepter la conclusion. Une bonne stratégie consiste à ne pas poser ses questions dans l’ordre logique de la démonstration, car l’adversaire risque alors de comprendre où vous voulez en venir.

2) Retourner sa mauvaise foi contre l’adversaire

Il arrive parfois qu’un adversaire fasse exprès de dire le contraire de ce qui vous arrange. Si vous lui dites “j’ai les yeux bleus, n’est-ce pas ?” il vous répondra “non il sont plutôt verts clairs”. Face à ce genre de mauvaise foi, Schopenhauer écrit que :

“Si on remarque que notre adversaire fait exprès de dire non là où on voudrait qu’il dise oui, il suffit de demander le contraire en feignant de chercher son approbation, ou du moins de lui soumettre les deux propositions, afin qu’il ne sache pas laquelle on souhaite voir approuvée.”

C’est à dire que si vous voulez qu’il dise X, ne lui dites pas “êtes-vous d’accord que X ?”, il vous répondra Y. Dites lui plutôt : “êtes-vous d’accord que Y ?”, il vous répondra “non, X !”, et vous pourrez continuer votre argumentation à partir de là. Battez le à son propre jeu.

3) Ne pas laisser l’adversaire amplifier nos propos

Comme nous l’avons vu avec l’extension et l’homme de paille, notre adversaire peut interpréter nos propos de manière large pour mieux les attaquer. Il peut aussi nous pousser à exagérer nous-même notre thèse, dans le feu du débat. Il n’aura alors qu’à réfuter ce qui dépasse, donnant l’illusion qu’il a réfuté la thèse toute entière. Il faut donc bien faire attention à rappeler où s’arrêtent nos propos.

4) La rétorsion

La rétorsion, stratagème que Schopenhauer qualifie de “magistral”, consiste à retourner les arguments d’un adversaire contre lui. Par exemple :

“Ce n’est qu’un enfant, un peu d’indulgence”, on lui répondra : “c’est justement parce que c’est un enfant qu’il faut [le punir] pour éviter qu’il ne garde à vie ses mauvaises habitudes”.

5) Couper l’arbre à la racine

Ce stratagème peut à lui seul vous faire gagner un débat. Il consiste à montrer à l’adversaire que ses positions sont incompatibles avec ses intérêts. Ainsi, on “coupe” les raisons pour lesquelles il pouvait supporter un point de vue particulier. Schopenhauer prend l’exemple suivant :

“Un propriétaire terrien vante les mérites du machinisme agricole, affirmant qu’en Angleterre, une seule machine à vapeur abat le travail de plusieurs dizaines d’hommes : on lui fait comprende que bientôt les coches fonctionneront à la vapeur, ce qui ferait considérablement baisser la valeur des chevaux de son élevage ; le résultat ne se fera pas attendre”.

L’ultime stratagème

Il existe un dicton, dont l’origine m’échappe, mais qui dit à peu près ceci :

Il est très difficile de gagner un débat
face à quelqu’un d’intelligent ;
mais il est impossible de gagner
face à un idiot.

Ce que dit ce dicton est qu’un débat n’a d’intérêt que si les deux participants ont l’intelligence de reconnaitre la pertinence d’un argument et la sagesse de se ranger du côté de la vérité. Si une personne débat pour “gagner”, elle ne se laissera jamais “vaincre”.

C’est pourquoi pour terminer, Schopenhauer nous donne cet ultime conseil, certainement le plus important :

“Ne pas débattre avec le premier venu, mais uniquement avec des gens que l’on connaît, et dont on sait :
qu’ils ont assez d’entendement pour ne pas débiter trop d’âneries et se voir infliger une défaite cuisante ;
qu’ils feront appel à la raison et non à des citations ;
qu’ils sauront entendre un argument rationnel et y souscrire ;
et pour finir, qu’ils respectent la vérité, qu’ils prennent plaisir à entendre un argument fondé, même dans la bouche de l’adversaire, et qu’ils auront assez d’honnêteté intellectuelle pour reconnaître avoir tort si la vérité est dans l’autre camp.

Il s’ensuit que sur cent personnes, une seule, et encore, mérite qu’on débatte avec elle.”