Sommes-nous libres ? Déterminisme et libre arbitre

determinisme et libre arbitre.jpg

Imaginez une série de dominos. Si on pousse le premier, les autres tomberont aussi.

Cet exemple illustre bien l’idée du déterminisme, selon laquelle tout événement est la conséquence logique d’une cause antérieure, dans un enchainement sans fin de causes et d’effets.
Le dernier domino n’a pas le choix : si le premier domino tombe, il est déterminé à tomber lui aussi.

Si cela est évident pour les objets inanimés, l’enchainement de causes et effets marche aussi sur nous. Prenons le scénario suivant :

Si j’ai rencontré ma femme, c’est parce qu’elle était mon infirmière à l’hôpital ; si je me suis retrouvé à l’hôpital, c’est parce que je me suis cassé la cheville ; si je me suis cassé la cheville, c’est parce que j’ai fait un tennis ; si j’ai joué au tennis c’est parce que mon ami Christophe me l’a proposé ; et si Christophe a voulu faire un tennis, c’est parce qu’il a vu un match à la télé…
J’étais donc déterminé à rencontrer ma femme au moment où Christophe a choisi de regarder la télé.

Mais alors, s’il existe des causes qui nous poussent à agir, sommes-nous vraiment libres, ou bien nous contentons-nous de réagir aux événements qui nous affectent ?

Aurais-je pu ne pas rencontrer ma femme ?

Le libre arbitre (qui désigne la faculté de la volonté à opérer un choix en toute liberté, sans contraintes) existe-t-il ?

Cet article propose une vision déterministe de l’homme : j’y défends l’idée que nous n’avons pas de libre arbitre, et que - contrairement à ce que l’on pourrait penser - adopter une telle vision est bénéfique pour tout le monde.

Peut-on prouver le déterminisme ?

Le déterminisme, on l’observe tous les jours : les mêmes causes entrainent toujours les mêmes effets. À chaque fois que je jette quelque chose en l’air, il finit par retomber ; à chaque fois que je mets de l’eau sur du feu, je l’éteins ; à chaque fois que je mange je n’ai plus faim etc…

Si la science existe, c’est bien parce que l’on est capable de percevoir qu’il y a des régularités dans les phénomènes que nous observons. En s’intéressant au lien entre une cause et son effet, nous pouvons déterminer des lois : par exemple si tout ce que je jette retombe, c’est dû à la force de gravité de la Terre.

Le démon de Laplace

Théoriquement, en connaissant l’ensemble des lois de la nature et le contexte initial, nous devrions donc pouvoir déterminer le futur.

On le fait d’ailleurs naturellement : je n’ai pas besoin de me jeter du haut d’un immeuble pour savoir si je vais mourir, car je sais que selon la loi de la gravité, la cause “moi en chute libre à 30 mètres du sol” entraine l’effet “moi décédé”.

Poussée à son paroxysme, une vision complètement déterministe du monde suppose que si une intelligence supérieure… :

  1. Connait toutes les lois de l’univers, et…

  2. Connait les conditions exactes de l’univers à un instant donné…

  3. Alors elle est capable de déterminer avec précision le futur.

Cette idée est parfois appellée “l’expérience du démon de Laplace”, du nom du physicien Pierre-Simon Laplace qui en a fait une expérience de pensée en 1840 dans son livre “Essai philosophique sur les probabilités”.

La question qui nous intéresse est de savoir si nous, êtres humains, faisons aussi partie de cette nature “mécanique”, prévisible, ou bien si notre volonté est libre ?

Le libre arbitre semble s’imposer intuitivement : j’ai quand même l’impression de délibérer avec moi même avant de prendre une décision, et de faire mes propres choix…

Des expériences troublantes sur le libre arbitre

Certaines expériences scientifiques mettent à mal notre libre arbitre. Si vous pensez que votre volonté met en mouvement votre corps et pas l’inverse, ce qui suit risque de vous faire douter.

L’expérience de Libet :

En 1983, Benjamin Libet réalisa une expérience toute simple : il demanda à des participants de lever le doigt au moment où ils le décidaient. Au préalable, il plaça des capteurs sur leur crâne permettant de repérer leur activité cérébrale. Les participants avaient également devant eux une horloge, et ils devaient relever le temps sur l’horloge correspondant au moment de leur prise de décision.

La supposition que nous faisons naturellement est la suivante : la personne prend la décision de lever le doigt, puis l’aire du cerveau responsable de la mobilité du doigt s’active, et enfin le doigt bouge.

Et pourtant : il s’avère que le mouvement du doigt était initié dans le cerveau AVANT que les participants prennent la décision de bouger le doigt.

L’expérience semble indiquer que notre cerveau prend une décision de manière inconsciente, enclenche l’action, et que notre conscience en est avertie au passage, ce qui donne l’envie de l’action. L’envie ne serait alors pas l’expression d’une volonté qui décide, mais d’un corps qui informe.

Comment conserver le libre arbitre dans ces conditions ?

Libet expliqua que le libre arbitre pouvait tout de même exister : celui-ci aurait la possibilité de refuser une proposition du cerveau, et de stopper l’action en cours. Le libre arbitre serait la possibilité de dire non.

L’expérience de Kühn et Brass :

Malheureusement cette idée aussi a été mise à mal par l’expérience de Kühn et Brass, puisque selon leur expérience, les participants ne sont pas capables de faire la différence entre un choix délibéré et un réflexe. Si nous pouvons assimiler un réflexe (qui est par définition une réaction automatique du corps) à un choix, alors quelle certitude pouvons-nous avoir d’exercer notre libre arbitre quand nous prenons une décision ?

L’expérience de Soon :

Enfin, une version améliorée de l’expérience de Libet a été conduite en 2008. Les participants étaient placés dans un IRM, et avait le choix d’appuyer sur un bouton à leur droite ou à leur gauche quand ils le décidaient.
Résultat : l’ IRM décèle une activité cérébrale 7 à 10 secondes AVANT la décision consciente ! Et les résultats du scanner pourraient prédire à plus de 60% lequel des boutons sera choisi par les participants (bon, sachant que le hasard pourrait prédire à 50% ce n’est pas non plus extraordinaire…mais quand même).

Les recherches de Patrick Haggard :

Selon le chercheur Patrick Haggard, qui réalise des travaux sur le sujet, le libre arbitre serait une illusion de notre cerveau, créée par la stimulation des certaines zones de celui-ci :

“Durant certaines opérations neurochirurgicales, on stimule une région [du cerveau] alors que les patients sont conscients. Ceux-ci décrivent une forte envie de bouger tel ou tel membre : stimuler cette aire donne un sentiment qui ressemble à la volonté, au désir.”

Il précise par ailleurs dans son interview pour le magazine Le Temps que lors de certaines expériences qu’il réalise, il peut influencer les choix des gens en leur montrant des images subliminales (qui s’affichent trop peu longtemps pour que la conscience les décèle).
Ignorants d’avoir été influencés, les participants affirment avoir choisi librement.


La liberté, c’est se libérer de l’illusion du libre arbitre

Les hommes se croient libres car ils sont conscients de leurs désirs mais ignorants des causes qui les déterminent
— Spinoza

Pour Spinoza, grand penseur du déterminisme, nous sommes conscients d’avoir un désir à un moment donné, mais ignorants du fait que l’émergence de ce désir est l’aboutissement d’une succession de causes antérieures. Les causes peuvent bien entendues être extérieurs à nous, mais aussi internes (mes expériences passées, mes prédispositions biologiques et hormonales, la structure de mon cerveau, ma personalité, mon éducation…).

Ne voyant pas d’où provient ce désir (causes externes trop complexes et/ou causes internes insconscientes), nous interprétons son apparition comme la manifestation de notre libre arbitre, l’exercice de notre volonté.

Pourtant la conscience d’un désir n’est pas le choix d’un désir.

D’ailleurs, je vois mal comment on pourrait choisir un désir…

Si vous voulez faire l’épreuve de votre libre arbitre, essayez donc de désirer l’opposé de vos désirs habituels : choisissez de désirer les hommes plutôt que les femmes ou l’inverse, de désirer la douleur plutôt que le plaisir, de désirer le malheur de vos proches. Essayez même simplement de désirer - et d’aimer - le plat que vous détestez le plus. Choisissez de préférer les épinards à la Ben&Jerry.

L’idée est que nous agissons toujours en accord avec nos désirs. Donc si nos désirs nous sont imposés, nous ne sommes pas libres. Or il ne me semble pas qu’un désir se choisit librement. Donc il me semble que nous ne sommes pas libres.

Si ça vous déprime, ne vous inquiétez pas, cet article finit bien !

À la recherche du bonheur

Si nous pouvons dire d’évènements qu’ils sont déterminés, si on peut prévoir un effet en connaissant la cause, c’est qu’un état particulier tend vers un autre état : les objets jetés en l’air tendent à retomber, attirés par la Terre ; les arbres tendent à rechercher le soleil, et il me semble que les chaussettes tendent à disparaitre dans la machine à laver.

Pour comprendre le déterminisme humain, il faut donc comprendre vers quoi tendent les hommes.

Quel que soit le grand motif de nos actions, il me semble que nous pouvons convenir que nous orientons toujours nos choix en fonction du scénario qui nous apporte le plus de bonheur.

Il me semble que chaque travail de délibération que je peux faire revient à un travail d’imagination des différents scénarios possibles et d’analyse de la désirabilité de chacun. Au final, je choisis toujours celui qui est censé m’apporter le plus de plaisir, ou le moins de souffrance.

Chacun se contente de faire ce qui lui fait plaisir, mais personne ne choisit ses désirs.

Nous sommes déterminés… et heureusement !

De quoi exactement le libre arbitre serait-il libre ?

Nous venons de voir que nos choix sont soumis à une forme d’arithmétique des plaisirs : nous avons des émotions que nous ne pouvons pas choisir, qui entrainent des désirs que nous ne pouvons pas choisir, qui entrainent des décisions.

Si le libre arbitre est une volonté sans contraintes, alors notre volonté doit s’extirper de nos émotions et désirs.

Je dois avouer que je trouve cela difficile à imaginer et je ne suis pas sûr que cela ait un sens…

Je vous propose une expérience : imaginons que je vous demande de choisir l’un des deux tableaux ci-dessous. Lequel choisissez-vous ?

Choix-déterminisme-libre arbitre.jpg

Ces deux tableaux étant identiques, la décision est absurde. Le seul moyen de choisir et de s’en remettre au hasard…

C’est pourtant l’exemple qui à mon sens représente le mieux ce que signifie “choisir sans contraintes”.

Si les tableaux avaient été différents, alors l’un des tableaux vous aurait plus touché que l’autre, et c’est celui-là que vous auriez choisi. Mais vous n’auriez alors pas été libre, vous auriez été influencé par sa beauté.

Pour que la volonté soit libre, il faudrait qu’elle soit libre de toute incitation.

Mais imaginez ce que cela implique : dans ces conditions, vivre reviendrait à faire une succession de choix absurdes et inutiles, comme le choix des deux tableaux ci-dessus. Quelle tristesse !

Finalement, heureusement que nous sommes déterminés à avoir des désirs, des envies, des émotions ! (vous voyez, je vous avais dit que ça finirait bien)

La conséquence du déterminisme : passer du juge à l’enquêteur

Concrètement, le déterminisme aide à se maîtriser dans les moments difficiles, à ne pas être injuste, et à trouver des solutions.

Quand il arrive un événement frustrant, il est utile de se rappeler qu’il ne pouvait pas en être autrement, car il aurait fallu que les causes soient autres : or celles-ci étant elles-mêmes déterminées par les causes qui les ont précédées, c’est impossible. Notre frustration vient de l’idée qu’il aurait pu en être autrement, qui est une idée fausse. Le déterminisme nous invite donc à ne pas nous morfondre sur notre sort.
Les stoïques, réputés pour leur grande force de caractère, avaient justement une vision déterministe du monde.

Ensuite, sans libre arbitre, l’éloge et le blame sont inutiles. Ils n’ont de sens que si une personne a le possibilité de faire le mal mais choisit de faire le bien, ou l’inverse. Dans une vision déterministe, chacun suit ses désirs, qui lui sont imposés. Si l’état de mon cerveau fait qu’à un moment donné j’éprouve du plaisir à voir dans la souffrance des autres, ce n’est pas mon choix. D’ailleurs à ce sujet, on commence à réaliser que le cerveau des psycopathes aurait des anomalies, notamment dans les régions associées aux gestions des émotions, régions cruciales pour le développement moral des individus…

Je m’étonne souvent que lorsqu’une personne est atteinte d’une pathologie (Tourette, Parkinson…) on ne juge plus son comportement. Savoir qu’elle n’est pas dans un état “normal”, que c’est simplement son cerveau qui fonctionne différemment, suffit à se dire “ce n’est pas de sa faute, elle est malade”. Pourtant toute pathologie correspond simplement à un état “différent” du cerveau et du corps.
Pourquoi donc reconnaitre que certains états du cerveau déresponsabilisent les gens de leurs actions et d’autres non ?
Si le cerveau des malades influencent leur comportement, pourquoi le cerveau “normal” des gens “normaux” ne les influence-t-il pas lui aussi ?

Sous ces conditions, il est donc difficile de se mettre en colère contre autrui : quand les gens agissent “mal”, ce n’est pas de leur faute, c’est dû aux causes qui les ont précédés et determinés. Reconnaitre que les gens ont des raisons d’agir comme ils le font suffit à faire baisser la colère que l’on peut ressentir.

Je suis sûr que vous avez déjà vécu cela : vous êtes très en colère contre quelqu’un car vous ne comprenez pas son comportement. “Comment a-t-il pu faire ça ?” ; “Pourquoi est-ce qu’il me traite de cette façon ?” ; “C’est inadmissible !”… Et puis un jour, vous comprenez ses raisons : il a eu peur, il était sous pression, il avait mal compris… et vous ne lui en voulez plus.

Ne pas se moquer, ne pas déplorer, ne pas détester, mais comprendre.
— Spinoza

Le déterminisme invite à ne pas juger, mais à comprendre.

Il invite à s’instruire pour révéler les causes que nous ne percevions pas.

Pour Spinoza, c’est d’ailleurs cela la liberté : comprendre ce qui nous détermine, s’adapter au monde, et être soi même la cause de son propre épanouissement.

Repenser la justice : soigner plutôt que punir

Mais alors si on n’en veut plus à ceux qui agissent mal, quelle position adopter vis à vis de la justice ?

L’argument qui revient souvent contre le déterminisme est que si les criminels sont déterminés, alors ils n’ont pas “choisi” de commettre leurs crimes et on ne peut donc pas les punir en les mettant en prison. Dans ces conditions, tout le monde pourrait faire n’importe quoi puisque personne n’est reponsable, et ce serait le chaos. D’ailleurs selon une étude, les personnes exposées à l’idée du déterminisme sont plus enclines à tricher lors de l’expérience que les autres…

Le philosophe Derk Pereboom apporte une solution élégante pour réconcilier justice et déterminisme.

Pour lui, la justice dans un monde sans libre arbitre serait similaire au processus de quarantaine : lorsqu’une personne contracte un virus dangereux pour la société, on ne blâme pas le malade, on ne lui en veut pas car il n’a pas choisi. Par contre on reconnait qu’il est dangereux pour la société, et on l’écarte donc de celle-ci. Ensuite, on le soigne autant qu’on peut.

Si l’on reconnait le déterminisme des criminels, il faut donc les traiter suivant le même schéma que les malades placés en quarantaine :

  • Il faut tout d’abord les empêcher de nuire. On les écarte de la société, car ils sont dangereux pour elle. Cela a donc toujours du sens de juger et de condamner des criminels à faire de la prison. En plus, cela peut dissuader.

  • Par contre, on doit ensuite bien les traiter et tenter de les réhabiliter, comme on essayerait de soigner un malade.

  • Enfin, si on considère que ce sont certaines causes qui ont conduit les criminels à agir de la sorte, il faut mettre notre argent et nos efforts dans le traitement de ces causes, à savoir le manque d’éducation, la violence, la pauvreté, les problèmes cérébraux etc…

L’histoire du commandant Marquet

Selon plusieurs études, une croyance élevée au libre arbitre entraine aussi une tendance plus forte à la punition. Si l’on réduit la croyance au libre arbitre d’une personne, on réduit aussi sa tendance à imposer des punitions sévères… qui peuvent être injustes.

Pour terminer, laissez-moi vous raconter une histoire illustrant tout l’intérêt de repenser notre vision du comportement humain :

David Marquet, commandant du sous-marin nucléaire américain le Santa Fé et auteur du livre “Turn the ship around!”, apprit un jour qu’un de ses marins avait quitté le navire sans permission, après s’être écrié “Fuck that shit !”. Personne ne savait où il était.
Quitter ainsi son poste est très grave et le commandant pouvait imposer une punition sévère (perte de grade, baisse de salaire, interdiction de monter à bord du navire pour plusieurs semaines), sans oublier que cela serait indiqué dans le dossier du marin, limitant ses possibilités d’évolution.

Lors de la réunion qui suivit pour décider de la marche à suivre, la plupart des responsables étaient pour une punition sévère, le type de punition qui s’applique habituellement. Pour eux, c’était absolument irresponsable de la part du marin, et une faute grave méritait une punition grave. Il fallait aussi montrer l’exemple aux autres marins.

Cependant, le commandant Marquet eu envie d’en savoir plus. Il ne voulait pas juger, il voulait comprendre. Comprendre ce qui avait bien pu pousser un marin à quitter ainsi son poste.

Après analyse des plannings, il s’est aperçu qu’à cause d’un mauvais concours de circonstances, ce marin travaillait depuis 36 heures non stop, sans dormir. Le commandant reconnut qu’à sa place, lui aussi serait sûrement parti…

David Marquet décida donc d’aller retrouver le marin (qui était simplement retourné dans sa chambre à la base militaire), de s’entretenir avec lui, et de ne pas le punir.

Le marin revint sur le sous-marin le lendemain matin même.

Le système d’organisation des plannings fut changé pour que cette situation ne se reproduise plus jamais.

Durant les 3 ans que dura son commandement, plus un seul marin ne quitta le navire sans permission.