Comment utiliser son temps intelligemment

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Imaginez le scénario suivant : le jour de votre naissance, je vous ouvre un compte en banque sur lequel je place 700 800€. Chouette non ?! À vous la maison aux bahamas et les vacances 4 mois par an ! Seulement, il y a un hic : pour le reste de votre vie, vous n’aurez pas le droit de toucher un salaire. Vous pourrez uniquement gagner de l’argent en investissant cette somme et en touchant des intérêts. Vous pouvez jouer en bourse, acheter des maisons et les louer ou spéculer sur les cryptomonnaies, comme vous voulez, mais vous n’avez pas le droit de travailler pour gagner un salaire. Et pour couronner le tout, je vous prélèverai chaque année 8 760€... Que faites-vous ?

Je pense que la majorité d’entre vous apprendrait le plus tôt possible comment investir intelligemment, puis analyserait avec attention les différentes opportunités d’investissements afin de vivre convenablement chaque année.

Pourtant, ce scénario se produit bel et bien, mais ce n’est pas ce que nous faisons…

À la naissance, nous avons bel et bien un dépôt de 700 800, mais pas d’euros : d’heures de vie. Une personne vivant 80 ans aura dépensé à la fin de sa vie 700 800 heures, soit 8 760 heures par an.

Ce temps est le seul dont nous disposons, et il nous file entre les doigts quoi que nous fassions. Quitte à le dépenser, autant en faire le meilleur usage possible.

Quelqu’un devrait nous dire, dès le début de notre vie, que nous sommes en train de mourir. Nous pourrions ainsi vivre notre vie
jusqu’à ses limites, chaque minute de chaque jour. Faites-le ! Je vous dis. Quoi que vous vouliez faire, faites-le maintenant !
Il n’y a que très peu de lendemains.
— Pape Paul VI

La brièveté de la vie

Vous est-il déjà arrivé de vous dire que le temps passait trop vite ? Ou bien que vous manquez de temps pour faire tout ce que vous souhaitez ? Voici ce qu’en pense Sénèque, dans “La brièveté de la vie” :

“Non, nous n’avons pas trop peu de temps, mais nous en perdons beaucoup. La vie est assez longue et largement octroyée pour permettre d’achever les plus grandes entreprises, à condition qu’elle soit tout entière placée à bon escient. Mais [...] quand elle n’est dépensée à rien de bien, [...] cette vie dont nous n’avions pas compris qu’elle passait, nous sentons qu’elle a trépassé.”

Sénèque estime que le temps de vie qui nous appartient vraiment - c’est à dire qui est utilisé comme nous le souhaiterions - est bien faible, car nous n’en prenons pas soin, et offrons notre temps à qui le veut. D’ailleurs, il nous arrive souvent d’échanger du temps contre de l’argent, alors que ce premier est bien plus précieux que ce dernier.

Sénèque imagine une conversation avec un vieillard qui aurait vécu plus de cent ans, pour illustrer le fait que l’on peut vivre longtemps sans pour autant vivre beaucoup :

“Allons ! Regarde derrière toi et fais le compte de ta vie. Dis combien, sur ce temps, t’ont pris ton créancier, ton ami, ton roi, ton client, tes disputes avec ta femme, la correction de tes esclaves, la course à tes mille obligations en ville. Rappelle-toi [...] combien de gens ont gaspillé ta vie sans que tu prennes conscience de la perte, tout ce que t’ont soustrait la douleur vaine, la joie stupide, le désir avide, la conversation flatteuse, quelle part infime de ton bien t’est restée : tu comprendras que tu meurs prématurément.”

Bien vivre suppose donc de faire bon usage de son temps en l’utilisant de manière adéquate, sans le dilapider comme s’il ne comptait pas. Votre temps est votre bien le plus précieux.

À l’inverse de l’argent, nous ne pouvons pas le stocker sur un compte en banque pour l’utiliser plus tard. Il faut en faire le meilleur usage possible, dès maintenant. Et la qualité de votre vie dépendra de votre capacité à bien investir votre temps : après tout nous avons tous le même capital de 24h par jour à investir.

Comment vivre avec 24 heures par jour

À ce propos, Arnold Bennett a écrit en 1910 un petit livre fascinant intitulé “How to live on 24 hours a day” (“Comment vivre avec 24 heures par jour”. Le lien vous emmene vers le pdf du livre, que je vous invite fortement à lire si vous êtes à l’aise avec l’anglais - il ne fait que 35 pages).
Voici comment Bennett commence son livre :

"J'ai vu un essai "comment vivre avec 8 shillings par semaine". Mais je n'ai jamais vu un essai "comment vivre avec 24 heures par jour". Pourtant il a été dit que le temps c'est de l'argent. Ce proverbe sous-estime l'affaire. Le temps est bien plus précieux que l'argent. Si vous avez du temps vous pouvez obtenir de l'argent - généralement. Mais si vous avez de l'argent […] vous ne pouvez pas vous acheter une minute de plus. […]

Vous devez vivre sur ces 24 heures de temps journalier. De ce temps vous devez retirer de la santé, du plaisir, de l'argent, de la satisfaction, du respect, et l'épanouissement de votre âme immortelle. Sa bonne utilisation, son utilisation la plus efficace, relève de la plus haute urgence et de la plus palpitante des  actualités. Tout dépend de cela. Votre bonheur – cette récompense insaisissable que vous essayez tous d'attraper, mes amis ! – dépend de cela."

Mais alors comment bien dépenser ces 24 heures journalières ?

Quand il s’agit de dépenser intelligemment, les experts du sujet sont les investisseurs.

Penser en investisseur

Peter Thiel, fondateur de Paypal et investisseur milliardaire nous apprend dans son livre “De Zéro à Un” que tous les investissements ne sont pas égaux, mais ils sont soumis à “la loi de puissance” : c’est à dire qu’une minorité d’investissements va être très rentable, alors que la grande majorité ne rapportera rien. Peter Thiel nous explique que dans le cadre de sa société d’investissement, un seul investissement est plus rentable que tous les autres réunis.

Le principe des 80/20, dont nous avons déjà parlé, est une loi de puissance.

Pourquoi je vous parle de cela ? Parce que “la loi de puissance n’est pas seulement importante pour les investisseurs : elle est importante pour tous et pour chacun, car tout le monde est investisseur”.

Chacun d’entre nous est un investisseur de temps. Chaque décision que nous prenons est un investissement : parmi toutes les options possibles et les ressources limitées en temps (et en argent, mais n’est-ce pas la même chose ?) que nous avons, nous devons faire les choix qui nous apporteront le plus de satisfaction.

  • Quand vous choisissez de passer du temps avec certaines personnes plutôt que d’autres, vous investissez du temps dans la construction d’une relation de confiance que vous espérez être mutuellement bénéfique.

  • Quand vous choisissez de lire un livre plutôt qu’un autre, vous décidez d’investir plusieurs heures de votre temps pour apprendre quelque chose que vous espérez utile, plus utile même que toutes les autres choses que vous auriez pu lire.

  • Enfin selon Peter Thiel : “quand vous choisissez une carrière, vous agissez en vous fondant sur la conviction que le type de travail que vous faites aura acquis de la valeur, d’ici quelques décennies”.

Le succès d’un investisseur dépend plus d’un petit nombre d’excellentes décisions que du nombre de choix qu’il ou elle fait. Il vaut mieux investir dans un Facebook ou un Google que dans une centaine d’autres entreprises.

Warren Buffet, l’investisseur le plus riche du monde, l’a très bien compris. Il passe 80% de ses journées à lire et à réfléchir, là où la plupart des investisseurs… investissent. Buffet sait que la majorité de son succès tient à quelques rares mais excellentes décisions, qui lui ont rapporté beaucoup.
Il est d’ailleurs connu pour faire très peu d’investissements différents. Sa stratégie consiste à investir beaucoup dans quelques entreprises à très fort potentiel et qu’il connait très bien, alors que l’on conseille généralement aux investisseurs d’avoir un portefeuille d’actions diversifié, c’est à dire d’investir dans un maximum de sociétés différentes pour minimiser les risques.
Buffet passe donc ses journées à préparer sa prochaine bonne décision, et sa stratégie est payante : il dispose à ce jour (2018) d’un patrimoine de 89,2 milliards de dollars.

Dans notre vie aussi, un petit nombre de décisions ont de grandes conséquences.

Nous ne pouvons pas diversifier notre vie, essayer plusieurs carrières, plusieurs mariages, monter plusieurs entreprises en même temps pour minimiser les risques ou voir ce qui marche le mieux. Certes, nous pouvons heureusement changer d’avis, décider de passer à autre chose, nous réinventer. Cependant nous ne pouvons faire qu’une chose à la fois.

Pour investir son temps intelligemment, il faut donc avant tout apprendre à bien décider.

Comment faire les bons choix ? d’abord, se connaitre soi-même

Pour décider de ce que pourrait être le meilleur usage possible de notre temps, il faut déjà se demander ce que l’on veut. Ensuite, il faut définir comment mesurer le succès d’un investissement en temps. Pour l’argent c’est facile, le succès d’un investissement se mesure lui aussi en argent. Mais pour le temps, nous ne pouvons pas récolter plus d’heures de vie. Alors quel critère choisissons-nous ?

Peut être chacun aura sa propre réponse à cette question ; pour moi, le succès d’un investissement en temps se mesure à la quantité de bonheur produit par nos actions. Quand je dis quantité de bonheur produit, je prends en compte tout le bonheur qu’une action aura pu procurer au global, c’est à dire chez moi mais aussi chez les autres : je suis de ce point de vue “utilitariste”.

Une fois l’objectif défini (augmenter le bonheur global), il faut trouver la meilleure stratégie pour l’atteindre. Et quand on cherche à bien décider de l’allocation de notre temps, il faut tout d’abord apprendre à se connaître soi même, comme le préconisait Socrate.

Voici ce qu’Arnold Bennett écrit très justement à ce propos :

“Connais-toi toi-même. Je rougis d'écrire ses mots tellement ils ont été dit. Pourtant ils doivent être écrits, car ils ont besoin d'être écrits. Tout le monde connait la valeur de cette phrase, pourtant seuls les sages l'appliquent.

Nous ne nous interrogeons pas. Pas sur les choses importantes; sur le problème de notre bonheur, sur la direction que nous prenons, sur la vie qui nous est donnée, sur la part accordée à la raison dans nos actions, et sur la relation entre nos principes et notre conduite. Et pourtant vous êtes à la recherche du bonheur, n'est-ce pas ? L'avez-vous trouvé ?

Il y a des chances pour que vous pensiez que le bonheur est inaccessible. Pourtant des hommes l'ont atteint. Et ils l'ont atteint en réalisant que le bonheur n'apparaît pas en se procurant des plaisirs physiques ou mentaux, mais en développant sa raison et en ajustant sa conduite à ses principes.

Je suppose que vous n’aurez pas l’audace de nier cela. Et si vous l’admettez, et que vous n’accordez aucune partie de votre journée à l’étude de votre raison, de vos principes et de votre conduite, vous admettez que tout en recherchant une chose, vous négligez la seule chose nécessaire pour atteindre cette chose. Maintenant, est-ce moi qui doit rougir, ou bien vous ?”

C’est par la connaissance de soi-même que l’on peut augmenter son propre bonheur et celui des autres.

Posez-vous les questions suivantes :
Qui suis-je ?
Qu’est ce qui me rend heureux ?
Qu’est ce que je désire ?
Quelles sont mes ambitions ?
En quoi suis-je différent des autres, et comment cette différence peut-elle être utilisée au mieux pour augmenter le niveau de bonheur global ?

Il n’est pas de vent favorable pour celui qui ne sait où il va.
— Sénèque

Une fois que vous aurez répondu à ces questions, vous aurez un cap de vie. Maintenant, il s’agit de rechercher le meilleur moyen d’accéder à vos objectifs.

Pour cela, vous aurez besoin d’un esprit affuté et riche de bonnes idées.

La bonne nouvelle, c’est qu’il y a une activité qui fait d’une pierre deux coups en nous permettant à la fois de développer notre esprit et d’augmenter notre bonheur…

La connaissance : le meilleur investissement en temps

Sénèque et Bennett sont du même avis : l’idéal pour développer son esprit et être heureux est d’apprendre de nos prédécesseurs.
Je suis tout à fait d’accord : c’est l’objectif de mon blog.

Non seulement nos prédécesseurs nous apportent la sagesse de toute une vie, ce qui ajoute leur temps au nôtre; mais il nous permettent d’enrichir notre esprit pour tout le reste de notre vie. Et vous le savez : la qualité de votre vie dépend de la qualité de vos pensées.

Prenez Spinoza, cet esprit magnifique qui a mis toute sa vie à écrire l’Éthique. En lisant les 300 pages de son livre, je m’approprie plus de 40 années de réfléxion, hop, comme ça, en quelques semaines. Et pour le reste de ma vie, sa philosophie m’accompagne, égayant mes journées et améliorant mes décisons.

Le meilleur investissement que vous puissiez faire est donc dans le développement de votre esprit. Investir votre temps dans la connaissance est ce qui vous permettra d’être équipé pour prendre les meilleures décisions à l’avenir. Et cet investissement vous apportera des bénéfices à chaque minute de chaque jour de votre vie.

D’après Sénèque, l’activité même d’apprendre et d’étudier ce qu’ont dit les anciens nous ouvre le chemin de l’éternité :

Si nous ne sommes pas les derniers des ingrats, les illustres fondateurs des saintes doctrines sont nés pour nous, ils nous ont préparé la vie. [...]

Nous pouvons discuter avec Socrate, douter avec Carnéade, nous reposer avec Epicure, vaincre la nature avec les stoïciens, la dépasser avec les cyniques. Puisque la nature nous admet en la communauté du temps tout entier, pourquoi ne pas sortir de l’étroit et périlleux passage de la vie pour nous donner de toute notre âme à ces méditations immenses, éternelles, partagées par les meilleurs esprits ? [...]

Aucun d’eux ne sera occupé, aucun ne renverra un visiteur sans qu’il soit plus heureux, plus ardent à l’aimer, aucun ne le laissera partir les mains vides. [...] Aucun d’eux ne te fait perdre tes années, chacun te donne les siennes.[...] Tu tireras d’eux tout ce que tu voudras : il ne tiendra qu’à toi de puiser largement, autant que tu pourras. [...] Ces génies t’ouvriront le chemin de l’éternité. [...]

Voilà le seul moyen de prolonger la condition mortelle, bien plus, de la convertir en immortalité.”


Investissez donc du temps à cultiver votre esprit et lisez quelques bons livres chaque année. A la fin de votre vie, vous réaliserez, satisfait, que vous avez vécu mille ans.


Livre recommandé :

La brieveté de la vie - Sénèque