Comment nos émotions nous influencent

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Depuis l’antiquité, la culture occidentale a généralement séparé la raison et les émotions. Ces dernières, vulgaires, devaient être confinées, réprimées pour ne pas perturber l’exercice de la noble raison.

Cependant, les travaux en neurologie et en psychologie des dernières décennies ont marqué un tournant décisif dans la représentation du fonctionnement des émotions et de la raison, car ils posent les bases scientifiques du lien entre les deux notions.

Toutes deux poursuivent le même but : guider nos actions vers ce qu’il y a de meilleur pour nous.

 

Nos émotions sont des aides à la décision

La théorie des marqueurs somatiques d’Antonio Damasio

Le chercheur Antonio Damasio a montré dans son livre L’erreur de Descartes: La raison des émotions que les émotions nous aident à réfléchir et à prendre des décisions. Cette idée prend forme dans sa théorie des marqueurs somatiques.

Selon cette théorie, chaque stimulus extérieur vécu par une personne est associé à une réponse émotionnelle et/ ou sensitive, et ce lien est enregistré dans le cerveau, dans le cortex préfrontal. Par la suite, si cette personne se retrouve face à un stimulus similaire, cela réactivera par la même occasion les émotions associées.

Prenons l’exemple d’une personne qui a mangé des fruits de mer pas frais et qui en a été malade. Le cortex préfrontal va enregistrer le lien stimulus (fruits de mer) et émotion/sensation (regret/douleur). La prochaine fois que cette personne se retrouvera face à un plateau de fruits de mer, la réponse émotionnelle de sa mauvaise expérience sera réactivée, ce qui lui provoquera du dégoût et de l’inconfort. Elle décidera donc immédiatement de ne pas en manger. Dans cet exemple, la prise de décision a été conditionnée par le marqueur somatique de la mauvaise expérience culinaire.

Selon les recherches d’Antonio Damasio, ces marqueurs somatiques interviennent très fréquemment dans nos décisions de tous les jours pour nous aider à faire des choix, de manière consciente ou non.

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La cas Phineas Cage

Citons le cas tristement célèbre de Phineas Cage, ce jeune ouvrier de chemin de fer qui, en 1848, se fit gravement blesser par une barre de fer qui lui traversa le crâne suite à une explosion (on le voit poser avec la barre en question sur la photo ci-contre).

A la stupeur de tous, celui-ci survécu, mais sa personnalité en fut complètement changée.

Ce cas d’école fut le premier à établir un lien entre cerveau et personnalité.

Selon Damasio, qui a étudié son histoire et son crâne, Cage perdit sa capacité à agir en fonction des normes sociales antérieurement apprises et à prendre les meilleurs décisions relatives à sa survie.

Le lien entre ses émotions et sa raison était brisé.

Pour en savoir plus sur l'histoire étonnante de Cage, je vous invite à consulter cet article de Slate.

Plus récemment, Damasio a pu étudier le cas d’un patient qu’il nomme Elliot et qui, à la suite d’une ablation de son lobe frontal, changea également de personnalité (Damasio, 1995). Les différents tests d’intelligence effectués par Elliot prouvent que celui-ci n’a rien perdu de ses capacités intellectuelles, qui sont même supérieures à la moyenne. Ses capacités d’apprentissage, de mémoire, de calcul, d’analyse et de synthèse fonctionnaient normalement. Pourtant, Elliot se retrouva incapable de prendre de bonnes décisions, il se fit renvoyer de son travail et fit faillite.

Pour Damasio, les lésions neurologiques avaient endommagé les capacités émotionnelles d’Elliot, qui était en capacité de connaître, mais plus de ressentir.

Il s’avère donc qu’une personne dont la zone du cortex préfrontal responsable des marqueurs somatiques est endommagée n’est plus capable de se comporter de manière rationnelle. Les émotions négatives ou positives sont des indications de ce que nous devons rechercher ou éviter, basés sur nos expériences précédentes. Ces marqueurs restreignent la réflexion aux possibilités les plus pertinentes, orientent les décisions vers le plus utile. Selon Damasio “les marqueurs somatiques accroissent probablement la précision et l’efficacité du processus de prise de décision” (Damasio, 1995).

Les émotions sont là pour réduire les choix possibles et nous pousser à l’action.

Intéressons-nous maintenant au fonctionnement des émotions, leurs causes, leurs manifestations, leurs utilités et leurs biais.

 

Le fonctionnement des émotions

Pour comprendre le fonctionnement des émotions, prenons l’exemple de l’apparition de la peur.

Il y a tout d’abord un élément déclencheur, une afférence sensitive ou sensorielle, par exemple un bruit dans la maison le soir alors qu’une personne est seule. Le stimulus est transmis au thalamus qui se charge de distribuer l'information aux régions du cerveau concernées.

Il envoie donc un message au néocortex (le siège de la raison) d’un côté, et à l'amygdale (pas celle que l'on a dans la gorge, une partie du cerveau liée aux émotions s'appelle aussi comme ça) et l'hippocampe (zone cérébrale impliqué dans le fonctionnement de la mémoire) de l’autre.

D’un côté, le néocortex établi des théories cohérentes sur ce qui est en train de se dérouler (c'est le chat qui fait du bruit, le vent...). 
De l’autre côté, l'hippocampe et l’amygdale se chargent de trouver dans la mémoire une situation similaire.

Si une explication est trouvée, la personne reste calme. Sinon, l’amygdale lance l’alerte dans différentes régions du cerveau, à savoir :

  • Les systèmes nerveux autonomes : les muscles se tendent, le rythme cardiaque s’accélère, le souffle se fait discret pour mieux entendre ;

  • L’hypothalamus qui envoie l’hormone de “fuite ou combat”, la corticotropine ;

  • Le tronc cérébral (le locus coeruleus) qui va produire la norépinéphrine (noradrénaline), qui a pour effet d'accroître la réactivité des aires du cerveau qui la reçoivent, rendant les circuits sensoriels plus sensibles, et donc plus à même de détecter les dangers.

La manifestation de ces différents effets physiologiques constitue la peur. Le corps se prépare à faire face à une situation hostile.

On peut aisément convenir dans ce genre de situation de l’utilité des émotions, qui mettent les sens en éveil et préparent le corps à réagir de manière appropriée (fuite ou combat). Il faut donc considérer les émotions comme nos alliés.

 

La relation émotions - pensées

Les travaux du neurologue Joseph LeDoux sont particulièrement intéressants pour comprendre le fonctionnement neurologique des émotions, et le principe des deux vitesses de nos réactions. Il s’avère que le fonctionnement neurologique de la peur (que le chercheur a longtemps étudié sur des rats) emprunte deux circuits : un circuit court, allant directement du thalamus à l’amygdale, ce qui va immédiatement entraîner une réaction physique; et un circuit long, partant du thalamus pour aller d’abord au néocortex - où l’information sera analysée - et ensuite rejoindre l’amygdale (Lotstra, 2002).

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Le circuit court étant plus rapide, l’amygdale réagit en premier lieu à une afférence sensitive incomplète, l’information décryptée par le cortex arrivant dans un second temps.

Lorsque le thalamus capte une menace potentielle - par exemple une forme ressemblant à un fantôme - l'amygdale réagit immédiatement en envoyant des signaux de peur et d'alerte, avant même que le cortex ait pu proposer une idée cohérente de la situation. Le personne fait un bond en arrière avant même d’avoir identifié précisément ce qu’est cette forme.

Une fois la situation analysée, le cortex préfrontal détermine la pertinence des émotions en fonction de la situation, et module la réponse de l’amygdale :

  • S’il s’avère que la forme est bien un fantôme, le cortex préfrontal encourage l’amygdale à continuer de manifester de la peur (accélération du rythme cardiaque, afflux de sang dans les muscles, libération d’adrénaline).

  • S’il n’en est rien, le cortex préfrontal se charge de calmer l’amygdale, ou de proposer toute autre réponse émotionnelle plus adaptée.

Dans ce genre de situation, les émotions apparaissent en premier, la raison vient ensuite.

Selon Joseph LeDoux il existe même des situations où la raison n’arrive pas du tout :

"Anatomiquement, le système qui gouverne les émotions peut agir indépendamment du néocortex. Certaines réactions et certains souvenirs émotionnels peuvent se former sans la moindre intervention de la conscience, de la cognition" - Daniel Goleman (Goleman, 1995)

Les travaux de LeDoux et de Damasio peuvent aider à comprendre pourquoi nous avons parfois des intuitions : nous ressentons des émotions négatives ou positives à propos de quelque chose, sans que le cortex puisse en identifier la raison.

Il est probable que l’évolution nous ait doté de ces émotions à deux vitesses car cela favorise la survie de l’individu. Dans la nature, il vaut mieux être trop prudent que pas assez. Si l'on aperçoit un ours, il vaut mieux bondir en arrière au plus vite, plutôt que de se figer quelques secondes pour analyser la situation…

Cela entre en contradiction avec l’idée généralement établie que c’est la raison qui conditionne nos émotions. Les émotions peuvent apparaître en premier, et cela a des conséquences sur notre manière de penser.

 

Les deux vitesses de la pensée

Ces deux vitesses de la pensée sont au coeur du livre "Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée" du prix nobel d’économie, Daniel Kahneman, dans lequel il explique les comportements parfois irrationnels des personnes.

Selon Kahneman, la présence des deux circuits de nos émotions entraîne deux vitesses de pensées, qu’il nomme système 1 et 2.

  • Le système 1 correspond au circuit court. Il est basé sur la vitesse, l’automatisation, les émotions et les intuitions.

  • Le système 2 correspond au circuit long. Il est basé sur la réflexion, l’analyse, le temps plus long.

De part ces deux systèmes de pensées, nous ne sommes pas des êtres purement rationnels. Être rationnel exige du temps pour analyser les situations, hors notre système 1, basé sur l’émotion, est plus rapide. Disposer d’un système rapide est certes utile, mais cela peut entraîner des erreurs de jugement.

Le lien neuronal entre l’hippocampe et l’amygdale relie les émotions à nos souvenirs et à nos modes de penser.

Vivre l’émotion X nous fait nous rappeler des souvenirs comportant l’émotion X, et cela peut obstruer notre jugement : lorsqu’une personne m’énerve, je vais me rappeler de toutes les fois où elle m’a énervé, et faire abstraction des fois où c’était tout le contraire. Cela peut m’amener, sous le coup de la colère, à former le jugement incorrect et absolu suivant : “cette personne fait TOUJOURS ce qu’il faut pour m’énerver !”.

La notion de biais de confirmation semble donc trouver une de ses causes dans le fonctionnement neuronal de nos émotions.
Le biais de confirmation est une déviance du processus de réflexion, qui conduit l’individu à chercher la confirmation de ce qu’il pense déjà être vrai au détriment d’une réflexion objective, qui nécessite d'analyser les arguments pour et les arguments contre. Cela s’applique à la recherche de preuve, aux souvenirs ou à l’interprétation (Risen et Gilovich, 2007).

Or, nous l’avons vu, les émotions apparaissent parfois avant la raison, et celles-ci influencent le raisonnement que nous pouvons avoir par la suite. Si je pense, et surtout ressens, qu’une personne fait toujours tout pour m’énerver, je vais aller chercher dans ma mémoire les preuves qui confirment cette idée, et ne vais pas tenir compte des preuves remettant en cause cette affirmation. Par la suite, même si le comportement de cette personne change, et que j’ai de plus nombreuses raisons de la trouver aimable qu’énervante, je risque de rester sur mon premier jugement, en ne tenant pas compte des contre exemples. Je vais alors considérer qu’elle est effectivement toujours énervante, même si ce n’est plus le cas.

 

Les émotions peuvent paralyser notre pensée

Si les émotions peuvent conditionner notre pensée, elles peuvent également la paralyser, notamment via la mémoire active.
Celle-ci est la capacité de garder en mémoire les données indispensables à l’accomplissement d’une tâche ou à la résolution d’un problème donné. Le cortex préfrontal est la région du cerveau responsable de la mémoire active. Mais l’existence de circuits entre le cerveau limbique (responsable des émotions) et les lobes préfrontaux a pour conséquence que “les signaux déclenchés par une émotion forte peuvent provoquer une paralysie neuronale en sabotant la capacité du lobe préfrontale à entretenir la mémoire active.” (Goleman, 1995).
Conséquence : en cas de contrariété, nous sommes incapables de nous concentrer.

Il y a d’ailleurs un déséquilibre structurel dans la régulation émotion-raison. En effet, “chez l’homme, les voies du cortex vers l’amygdale restent bien inférieures aux voies de l’amygdale vers le cortex. Ce déséquilibre structurel explique sans doute l’impact de l’émotion sur la pensée et sur la raison.” (Lotstra, 2002).

 

La nécessité de raisonner avec ses émotions

Les relations entre l’amygdale et le cortex, les sentiments et la raison, ont donc un impact sur notre objectivité, sur nos jugements, et au final sur nos comportements. Dans une interview de Neal M. Ashkanasy, celui-ci présente un modèle de prise de décision appelé FIDO - Sentiments (Feelings), Informations, Décisions, Conséquences.

L’idée est que les conséquences de nos actions sont le résultat de nos décisions, que nos décisions sont conditionnées par les informations dont nous disposons, mais que ces informations peuvent être biaisées par nos sentiments. Il faut donc d’abord traiter les sentiments, sinon les conséquences peuvent être désastreuses.

Paradoxalement, être rationnel revient donc à accepter notre irrationalité. D’ailleurs, selon l’auteur :

La pensée la plus irrationnelle que vous pouvez avoir est de considérer que l’homme est rationnel.
— Neal Ashkanasy

 

Mais alors comment réconcilier raison et émotions ?

C'est ce qu'une discipline apparu dans les année 90 essaye de faire : l'intelligence émotionnelle (IE).

Ilios Kotsou, psychologue et consultant en intelligence émotionnelle, définit l’IE comme "l’interaction harmonieuse de l’émotion, de la cognition et de la sensation. Il n’envisage pas l’intelligence émotionnelle comme "une doctrine du tout émotionnel" mais plutôt comme "la prise en compte de dimensions et de compétences supplémentaires longtemps ignorées ou sous-évaluées." (Kotsou, 2017).

La prise en compte de ses différentes dimensions devrait nous permettre de considérer chaque situation de manière plus globale, et de se rapprocher d’une forme de modération que prônait déjà Aristote dans l’Ethique à Nicomaque :

Tout le monde peut se mettre en colère. Mais il est difficile de se mettre en colère pour des motifs valables et contre qui le mérite, au moment et durant le temps voulus.
— Aristote

La justesse des émotions par rapport à la situation est tout l'enjeu de l'intelligence émotionnelle.

Cette discipline nous apprend à percevoir l'apparition des émotions et comprendre leur évolution, pour pouvoir mieux les réguler, et même les utiliser à notre avantage.

Pour en savoir plus sur l'intelligence émotionnelle et apprendre à raisonner avec ses émotions, je vous invite à lire cet article.

Souvenons-nous que les émotions ont un message à nous transmettre. Elles cherchent à nous être utile, et nous pousser vers l'action (emotion veut dire "mettre en mouvement").

Cependant, nous devons être conscient que de part leur fonctionnement, leur avantage (la rapidité dans l'action) peut être un handicap pour la réflexion objective.

Utilisons la méthode FIDO et commençons par traiter nos émotions avant de prendre une décision. Assurons-nous de leur pertinence par rapport à la situation, et nous pourrons décider et agir de manière plus juste.